45. VINAIGRE

Les jours suivants, je visite Terre 18.

Profitant de mon statut d’écrivain, je demande à être reçu dans les endroits les plus merveilleux, caractéristiques de l’humanité et que je ne connaissais pas lorsque j’étais simple mortel.

Je visite une pouponnière pleine de bébés qui se tortillent en pleurant pour réclamer nourriture ou baisers. C’est un concert de pleurs. Je m’aperçois que les placentas issus des accouchements sont récupérés par les infirmières. Après les avoir interrogées, les infirmières m’avouent qu’ils serviront à concocter des crèmes de beauté très chères pour consommatrices exigeantes.

La boucle sera bouclée, les femmes séduiront en s’enduisant de résidus d’accouchement et pourront ainsi trouver des géniteurs pour avoir d’autres enfants. Et ainsi de suite.

Je visite un lycée où les enfants restent silencieux, à écouter un professeur de sciences leur expliquer que le Soleil tourne autour de la Terre. Mais je n’ose le contredire. Les enfants me questionnent sur mon métier d’écrivain, je prends beaucoup de plaisir à leur en parler.

— Vous pouvez tous être écrivains, vous avez tous du talent, il faut juste oser l’exprimer. Ne vous jugez pas. Oubliez les reproches de vos parents ou les notations de vos professeurs. Laissez s’exprimer ce qu’il y a d’imaginaire et de fantastique au fond de vous. Au début, bâtissez de petites histoires, puis testez-les sur vos amis et ensuite agrandissez-les progressivement.

Les professeurs me reprochent d’encourager les enfants à la rébellion en leur conseillant de créer sans peur d’être jugés. Je leur conseille à eux aussi d’écrire et de laisser s’exprimer cette pulsion originelle. Sans peur d’être jugés.

Je visite une usine et, comme un nuage palpable, je sens les tensions créées par les hiérarchies et les compétitions. Il y a partout des petits chefs qui imposent la soumission aux sous-chefs qui la transmettent sous eux.

Je visite un centre d’entraînement pour sportifs avec des entraîneurs qui les engueulent et des moments d’exaltation lorsqu’ils battent des records.

Je visite une caserne. Tous les militaires sont férus de football et ne parlent que de leurs équipes favorites. Ou bien ils jouent aux cartes. J’ai l’impression de voir des gens désœuvrés en attente de la guerre qui leur permettrait de montrer ce qu’ils savent faire.

Je visite une prison. Je suis autorisé à parler avec quelques détenus considérés comme les plus intellectuels, ceux qui se rendent à la bibliothèque. Ils me racontent avoir traversé des épreuves difficiles et je sens qu’ils en ont imposé d’encore plus terribles à d’autres. Tous se disent trafiquants de drogue mais j’apprends par le directeur que certains ont des histoires plus compliquées. Le petit vieux souriant et plaisantin était un parrain du trafic de drogue international. Il vivait dans un château fortifié avec une armée privée en pleine jungle. Le grand triste était un ravisseur d’enfants. Le gros tranquille un tueur à gages du Milieu. Le petit au regard sombre a assassiné toute sa famille ainsi que ses voisins à la machette. Le silencieux s’avère être un violeur meurtrier multirécidiviste.

Je visite un hôpital psychiatrique. Je découvre qu’ici la monnaie est le tabac. Les malades mentaux ont élu leur reine, une grande fille autoritaire qui veille sur un trésor de cigarettes et les distribue selon son humeur.

Au moment où je discute avec un médecin, un malade enfonce une fourchette dans l’œil d’un infirmier. L’alerte sonne, alors que la plupart des témoins plaisantent sur l’accident. À ma grande surprise, ces patients peuvent entrer et sortir à leur guise. Ils n’ont qu’à signer un cahier de présence. Quand les malades sont trop excités, les médecins distribuent des somnifères.

Je visite un hospice de vieux. La plupart sont regroupés dans le réfectoire et fixent la petite lucarne de la télévision. On les dépose face à l’écran le matin et on les en retire le soir, après leur avoir donné leurs médicaments.

Je visite un centre d’accompagnement des mourants. Je rencontre là des gens formidables qui se dévouent et travaillent à faciliter les derniers instants de la vie. Étonnant de découvrir ce lieu empli de personnes motivées, après avoir vu des pouponnières où le personnel croisé semblait si peu impliqué.

Voilà l’humanité de Terre 18.

Connaître mon monde pour en parler me semble la base de mon métier d’écrivain.

Je visite des temples dauphiniens, mais aussi des temples des religions tigrienne, termitienne, fauconienne, loupienne, oursienne, etc.

Je discute avec leurs prêtres, les écoute sans aucun a priori, en oubliant que je connais personnellement leur dieu.

Certains sont secs et arrogants, imbus de leur costume et de leurs prérogatives mystiques, d’autres ouverts et conciliants, intéressés par ma démarche de curiosité œcuménique.

Je termine toujours mes entrevues par ma question : « Et si vous rencontriez Dieu, vous lui demanderiez quoi ? »

Tous mes collègues élèves dieux de la promotion 18 devraient venir ici ne serait-ce qu’une fois, et ils seraient étonnés de voir comment leur pensée a été déformée, interprétée, récupérée, pour dire parfois l’exact contraire de ce qu’ils voulaient exprimer.

Je visite un observatoire astronomique et discute avec le directeur, un homme aux longs cheveux blancs.

— Pour vous, il y a quoi là-haut ?

— Selon moi ce sont des sphères comprises dans des sphères plus grandes.

Je n’ose lui révéler qu’il a probablement raison.

— Et derrière la sphère la plus grande ?

— Une autre sphère encore plus grande.

J’enquête les après-midi, et le matin j’écris mon Royaume des dieux. Je travaille au café jusqu’à ce que les fumeurs soient trop nombreux et que les yeux me piquent. Ensuite je continue à œuvrer chez moi, en musique, face aux masques, aux marionnettes et aux échiquiers.

Je retrouve Delphine au moins trois fois par semaine. Elle me donne des cours de cuisine, des conseils d’écriture romanesque (selon sa vision de « lectrice qui se pose des questions ») et aussi des cours de spiritualité (selon le principe dauphinien originel, car elle considère qu’une partie des dauphiniens se sont dévoyés dans une religion trop modernisée).

Le soir nous allons au cinéma, au théâtre, à l’Opéra. Nous regardons des shows de comiques, des spectacles de magie, puis nous dînons.

Je la contemple, avec sa chevelure d’encre et ses grands yeux noirs. Elle commence à m’impressionner. Je lui fais les tours de magie que m’a appris Georges Méliès, notamment celui des chiffres qui aboutissent au mot « Kiwi ». Et le tour avec les rois, dames, valets, as, qui mélangés et coupés forment à tous les coups quatre royaumes avec les rois réunis, les dames réunies, les valets et les as réunis.

— On appelle ces tours des « choix forcés ». Le sujet croit choisir mais il ne fait que s’insérer dans un scénario préécrit.

L’après-midi, je me promène en ville et découvre cette planète que je n’avais observée jusque-là qu’avec la loupe de mon ankh.

Robert, ayant reçu les premières pages de mon Royaume des dieux, m’envoie une lettre, d’une très belle calligraphie, où il m’annonce : « Ce projet est curieux et déroutant. Il ne ressemble à rien de ce que je connais mais présente l’avantage de parler autrement de ce que nous considérons tous comme sacré ou tabou. Après réflexion je me sens prêt à tenter l’aventure avec vous. »

Delphine Kamerer vient parfois chez moi pour le déjeuner et je lui prépare des plats selon ses recettes. Même quand c’est raté ou immangeable elle a la politesse de terminer son assiette. Elle ajoute simplement du sel, du poivre ou quelque condiment autochtone qui en facilite l’ingestion.

Elle reste parfois à me regarder travailler. Pour le plaisir de voir mes doigts danser sur le clavier ou pour vérifier que j’écris aussi vite que je le prétends.

Nous parlons de l’art d’écrire. Elle veut connaître mes « recettes ».

— Dans tout bon roman il y a une partie apparente et une partie invisible. Dans la partie invisible il y a les « ingrédients cachés » qui fournissent la force sous-jacente à l’histoire. Ce sont trois composants : 1) un bon tour de magie, 2) une bonne blague, 3) une initiation.

— Et dans la partie apparente ?

— Également trois composants : 1) une énigme, 2) une histoire d’amour, 3) une découverte scientifique peu connue.

— C’est pas un peu mécanique ?

— Tout est dans le tour de main. Comme pour une recette de cuisine, ou plutôt comme pour la création d’un être vivant. Il y a toujours un cœur, un cerveau, un sexe, chez tous les individus, mais aucun n’est identique. De même la partie extérieure possède toujours une tête, un corps, des pieds, mais le visage peut avoir une couleur de peau, des yeux bridés, des lèvres épaisses, le corps peut être long ou épais, et ainsi de suite…

— Et l’écriture, vous voyez cela comme la fabrication d’un corps humain ?

— Bien sûr.

Quand je parle c’est comme si j’étais habité par l’autre, l’écrivain, Gabriel Askolein.

Lui il sait parce qu’il a l’expérience empirique de dizaines d’années d’écriture.

— Au début il y a le squelette, c’est l’intrigue avec son moteur, son suspense et sa surprise finale. C’est brut, ce n’est pas forcément joli, mais il y a tout. C’est ça qui va maintenir l’histoire droite. Ensuite j’introduis les organes : ce sont les grandes scènes spectaculaires.

— Le tour de magie, la blague, l’initiation ?

— Oui, et aussi les caractères des héros qui vont faire avancer l’histoire. Pour les organes : les coups de théâtre, la scène d’amour, les révélations.

— Ensuite…

— Ensuite les muscles. Ce sont les scènes moins spectaculaires mais indispensables à l’avancée de l’intrigue. Leur mise en scène plus légère doit être suffisamment efficace pour mouvoir l’histoire. Enfin il y a la peau qui recouvre le tout. Quand vous lisez, vous ne voyez que la peau, de même que lorsque je vous vois je ne vois que la peau de votre visage, mais sans votre squelette vous seriez affalée à terre.

— J’aime bien vous entendre parler de votre passion. Je comprends la jalousie de vos collègues, dit Delphine. Votre vie a un sens. Ceux qui sont malheureux sont ceux qui n’ont pas trouvé la raison pour laquelle ils sont nés.

— Votre vie aussi a un sens, Delphine. Le graphisme et la spiritualité. C’est ce qui nous permet de nous comprendre. Nous avançons côte à côte à la même vitesse.

En semaine nous travaillons sur le projet de jeu vidéo internet « Le Royaume des dieux » et elle me propose ses graphismes. Delphine a le sens des couleurs. Elle insuffle une réelle originalité de formes aux personnages de l’Olympe artificiel. Elle campe des griffons étonnants. Ses chérubins sont adorables, avec des visages poupins un peu pâles. Sa Chimère à trois têtes est encore plus effrayante que la vraie.

Cette jeune femme détient une réelle capacité à fabriquer des décors encore plus baroques que ceux que je connais. Tout est sublimé. Complexifié.

Je m’aperçois que plus que tout, c’est peut-être ce que j’ai toujours cherché chez une femme : qu’elle possède un Univers à elle que je puisse confronter à mon Univers personnel.

Toute personne qui crée devient automatiquement par son acte de genèse une sorte de dieu.

Face à ses décors merveilleux je me force à me surpasser dans mon roman Le Royaume des dieux. Il faut que mes situations soient à la hauteur de ses fresques fantastiques.

Elle me dit :

— Va le plus loin possible dans les audaces et les risques. Ce n’est que comme cela que tu seras inimitable. Invente des situations qui ne ressemblent à aucune autre, des personnages le plus fous et le plus originaux possible. N’hésite pas à en faire trop, n’aie pas peur de choquer, tout ce qui est considéré aujourd’hui comme « dans l’air du temps » par les critiques sera bientôt rendu « ringard » par ces mêmes critiques, alors invente ton propre chemin qui ne ressemble à aucun autre. Ne sois pas dans la mode… invente ta propre mode.

Je rentre dans une période d’écriture effrénée. Je pousse mes situations à leur paroxysme d’audace, parfois de ridicule ou d’extravagance. Quand je vais trop loin, mes scènes s’effondrent comme des châteaux de cartes montés trop vite.

Mes « tours de Babel ».

Alors je recommence autrement, et encore et encore.

J’essaie d’appliquer sa règle de « la psychologie des personnages qui fait avancer l’action et non l’action qui fait avancer la psychologie des personnages », ce qui me donne une écriture différente. Plus lente, plus lourde, mais en même temps plus profonde.

Delphine Kamerer me relit et se montre très critique. Elle me pousse à aller encore plus loin dans la densité des psychologies. Elle trouve ma Mata Hari pas assez subtile, mon héros trop plaintif, Zeus trop humain. À la limite le personnage qu’elle trouve le plus intéressant c’est Raoul.

— Lui au moins il a un côté sombre qui intrigue. Il a l’air dur mais on sent qu’il n’est pas mauvais. Raoul c’est lui ton vrai héros du Royaume des dieux. Fais-le gagner.

Je ravale ma salive. Je veux bien admettre que le vrai Raoul a remporté le jeu d’Y en Aeden, mais qu’il ne vienne pas se placer en rival dans ce monde-ci.

Je me renfrogne.

— C’est moi le créateur de mon roman, alors c’est moi qui décide qui est sympathique et qui gagne. Tu vas voir comment je vais te l’arranger ton Raoul.

— Détrompe-toi. Je ne vais rien voir du tout. Si tu essaies de rendre Raoul antipathique, cela se verra et tu obtiendras l’effet contraire. De même si tu veux sauver ton Michael pusillanime ça paraîtra artificiel.

Tu n’as pas le choix, tu dois laisser tes personnages se développer tout seuls. Ils sont déjà trop existants pour que tu puisses en faire n’importe quoi.

Quand nous passons le week-end ensemble elle m’apprend des postures de yoga dauphinien. Comme je ne suis ni très sportif ni souple j’ai du mal à la suivre. Elle me dit qu’il faut souffler en étirant pour détendre le corps.

Alors que nous allons au cinéma voir un film d’aventures, elle me force à l’analyser en détail.

— Qu’est-ce qui ne va pas dans ce film ?

— Les acteurs étaient un peu ternes.

— Non, pas les acteurs. Le scénario. Ils étaient ternes parce qu’ils étaient lisses, d’un seul bloc. Tout était prévisible. Je pouvais te raconter chaque fois la scène suivante. Être imprévisible est la première politesse d’un raconteur d’histoires. Là, on savait que le héros allait gagner. Qu’il trouverait le trésor et embrasserait la princesse. Il n’était même pas paradoxal. Pas de transformation. Un bon personnage de roman est changé par l’histoire. C’est la bascule. Au début il était égoïste, il devient généreux. Au début il était lâche, il devient courageux. Au début il était timide à la fin il devient le roi. Il change. C’est en ça que l’histoire a un effet thérapeutique sur le spectateur ou le lecteur, elle lui montre que lui aussi, tel le héros, peut changer. Et que le fait qu’il ait des défauts n’empêche rien. Ces défauts peuvent se transformer en avantages.

J’adore quand elle raisonne ainsi.

— Le bon héros doit être ambigu, on doit le soupçonner de pouvoir échouer ou basculer dans le camp des méchants. Il doit essuyer le rejet de la princesse, et la méfiance de son entourage. Comme dans la vraie vie. Les princesses ne sont jamais prêtes à coucher facilement.

— J’en sais quelque chose.

Elle fait semblant de ne pas avoir entendu.

— L’entourage non seulement n’aide pas, mais, par pure jalousie, ne fait que créer des embûches au héros.

— J’en sais aussi quelque chose.

Elle s’arrête et me fixe, réprobatrice.

— Parce que, à ta manière, tu es le héros de ton histoire et que ton histoire par contre est sacrément paradoxale.

— En quoi ? m’offusqué-je.

— Tu es un dieu qui apprend à vivre par une… mortelle dont il a inventé la… religion ! Enfin c’est bien ce que tu prétends, non ? (Elle pouffe de rire.) Et le plus drôle c’est que tu n’as même pas compris ce que tu as enseigné aux autres !

Parfois nous nous rendons au temple dauphin.

Elle me dit :

— Même si tu ne pries pas, fais semblant.

— Et à quoi je pense durant tout ce temps perdu ?

— À ce que tu as accompli la veille. Tu récapitules ton activité du jour précédent. De la semaine précédente. Du mois précédent. Et tu essaies de comprendre le sens de tout ce qui t’est déjà arrivé.

Parfois nous allons dîner dans des restaurants de cuisine étrangère ou de gastronomie coquienne traditionnelle. Elle m’enseigne l’art de goûter. Le principe des quatre goûts : amer, acide, sucré, salé, et le principe des sept odeurs : mentholé, camphré, fleuri, ambré, putride, éthéré, âcre.

Toutes les perceptions olfactives et gustatives ne sont que des mélanges de ces quatre goûts enrichis des nuances de ces sept arômes. Mais les nuances en sont infinies, affirme-t-elle.

 

Un matin, alors que je retrouve mon café habituel, je repère une table où Archibald Goustin déjeune avec un groupe d’hommes rigolards. Eux sont en costume-cravate. Lui toujours avec son foulard de soie verte et son fume-cigarette en ivoire.

Il me reconnaît et réagit aussitôt.

— Ah, mes amis, je vous demande de saluer Gabriel Askolein, le grand auteur de best-sellers.

Tous poussent un petit soupir amusé qui me semble plus une moquerie qu’un hommage.

Je salue, et m’apprête à m’asseoir dans un coin éloigné pour travailler tranquillement sur mon ordinateur portable. Mais l’académicien se lève et me rejoint.

— Allons, détends-toi, Gabriel. Tu nous écris encore un de tes délires ?

De près, je constate qu’il est un peu ivre et que son regard chavire. Il me fixe, puis soudain me tire par le bras en murmurant à mon oreille :

— Il faut que je te dise quelque chose Gabriel. JE T’ENVIE.

Son haleine est chargée.

— Vous m’enviez ?

Il m’entraîne jusqu’à sa table, hèle le serveur et lui demande de me servir très rapidement un verre de réconfortant.

— Bien sûr. Tu crois que je suis dupe ? Tu crois que tous ici, tous ces gens formidables qui sont écrivains et mes amis, tu crois qu’on ne sait pas au fond de nous-mêmes la Vérité ? La Triste Vérité.

Ils me regardent, intéressés.

— Toi, Gabriel, tu es l’avenir, chuchote Archibald. Nous, nous sommes le passé.

Là-dessus il s’esclaffe et invite tout le monde à lever son verre.

— Au passé !

Tous répètent joyeusement :

— Au passé !

— Moi je trouve formidable que vous n’ayez pas eu envie de me casser la figure, dit un type. Après toutes les saloperies que j’ai écrites sur vous… sans vous avoir jamais lu qui plus est !

Tous éclatent de rire.

Soudain Archibald devient sérieux.

— Oui, c’est vrai on te déteste tous, on te jalouse, et on te nuira au maximum. Soit par notre silence, soit par nos insultes, nos médisances, nos calomnies… mais il faut que tu saches… il faudrait que tu nous dises merci, car en fait si nous agissons ainsi… c’est parce que nous savons, même sans t’avoir lu, nous savons ce que tu fais. Tu es… tu es… un créateur de mondes.

Là-dessus hilarité générale.

Il revient vers moi et me confie :

— Tu sais pourquoi je te déteste personnellement ? À cause de ma fille. Elle ne lisait pas. À 13 ans elle n’avait toujours pas terminé un seul roman. Et puis un jour elle a découvert un de tes livres, conseillé par un de ses copains de classe. Elle l’a ouvert et l’a lu d’une traite toute la nuit. Puis un deuxième. Elle les a tous lus en un mois. Tes quatorze romans. Et alors elle a commencé à nous parler de philosophie et d’histoire. Et elle s’est mise à lire des essais philosophiques et historiques pour compléter ce qu’elle avait lu chez toi. C’était toi qui lui avais donné envie de lire.

— Tant mieux, dis-je. Je ne vois pas où est le problème.

Son regard devient dur.

— Son propre père est écrivain. C’est moi. Elle n’a jamais lu un seul de mes livres. Ni même un seul des ouvrages des grands écrivains présents à cette table.

Archibald Goustin me dévisage, et conclut :

— Les enfants te comprennent mais pas leurs parents, Gabriel. Tu veux savoir où est ton vrai problème, Gabriel ? Tu es au 3e degré et les autres là (il désigne ses amis) sont au 2e degré. Étant donné qu’ils voient que ce n’est pas du 2e degré ils croient que c’est du 1er

Je ne sais comment prendre cette dernière remarque. Il affiche toujours son sourire ravi, comme s’il avait le courage d’énoncer, lui, une vérité que tous cachent.

Les autres restent narquois.

— Merci de votre honnêteté, articulé-je. Maintenant je vous comprends mieux.

Je m’éclipse pour aller retrouver Delphine au Papillon Bleu et examiner ses nouveaux croquis. C’est une sensation étrange que d’écrire une histoire d’après un vécu mais dans d’autres décors. Quand je dépasse les cinq points, Delphine décide de m’offrir ce qu’elle nomme une « étape d’affection ». Elle m’invite chez elle à une longue séance où elle me masse des orteils au sommet du crâne. Elle utilise des huiles essentielles et me pétrit avec attention les points musculaires inscrits dans la médecine traditionnelle et secrète.

Moi qui croyais avec Aphrodite avoir touché au summum de l’extase dans l’amour physique, je me retrouve dans une situation sentimentale nouvelle. En exacerbant mon désir, Delphine va plus loin qu’Aphrodite. Mon imagination ajoute une dimension à mon plaisir. Le fait que nous créions un monde, « Le Royaume des dieux », c’est un peu comme si nous engendrions un « monde-enfant » ensemble.

« 1 + 1 = 3 ? »

« 1 + 1 = l’Infini », comme disait la fille dans mon rêve.

Delphine Kamerer me fascine.

Elle est le professeur de ma nouvelle vie.

Elle m’enseigne la science des points dauphiniens :

— Notre couple évoluera en fonction de ces points.

— C’est quoi ?

— Des nœuds nerveux, les carrefours d’énergie de notre corps situés sur notre colonne vertébrale. Le 1 : au bas du coccyx. C’est le point du rapport à notre planète. Ce qui nous lie au sol et à la nature. Le 2 : les vertèbres lombaires à la hauteur de notre sexe. C’est le point de sexualité. Notre part animale et notre rapport à la reproduction et donc au futur. Celui-là on l’allumera en dernier. Le 3 : les vertèbres plus hautes, derrière notre nombril. C’est le point du rapport à la matérialité. C’est ce que deux êtres possèdent en commun. La maison, les biens, l’argent, les projets matériels. Le 4 : les vertèbres derrière notre cœur. C’est le point des émotions. C’est ce que provoque en nous la pensée de l’être aimé. Un sentiment d’appartenir à la même famille. La reconnaissance de la tribu. On sait que l’on aime lorsque la simple pensée de l’être aimé provoque une légère accélération cardiaque. Le 5 : les vertèbres cervicales derrière la gorge. C’est le point de la communication. Le fait d’avoir toujours quelque chose à nous apprendre mutuellement, des mots à échanger, des idées à nous transmettre. Le 6 : au niveau du front entre les deux sourcils. C’est le point de la culture. C’est le partage des mêmes valeurs. Aimer les mêmes musiques, films, livres. Avoir les mêmes curiosités et les mêmes valeurs.

— Et le 7 ?

— Il est au sommet du crâne. C’est le point de spiritualité. Là où se trouve la porte vers le monde du dessus. Et le partage de la même foi, la même perception de l’au-delà.

— 7 points… 7 ponts entre deux êtres, et qui fonctionnent ou ne fonctionnent pas…

— À nous de les allumer et de créer des jonctions.

J’observe Delphine et je la trouve magique.

 

Nous avançons comme elle l’a souhaité, par étapes.

Au bout de 15 points nous dormons ensemble. Elle prend l’habitude de se blottir nue contre moi, me mettant au supplice et au délice du désir.

Nos méditations sont de plus en plus longues, et de plus en plus long le temps où elle reste chez moi.

Le roman et le jeu Le Royaume des dieux avancent à grande vitesse. Nous effectuons les premiers tests du jeu et à ma grande surprise je retrouve des impressions d’Aeden. L’ankh. Les peuples qui apparaissent dans le viseur. Les rêves qui agissent sur les prophètes. La foudre qui interagit dans les batailles.

Je signale à Eliott qu’il faut aussi penser à la possibilité de bâtir des édifices dans le jeu.

— Les monuments peuvent impressionner les peuples voisins au point de leur donner envie de s’allier.

Je propose un système de 144 joueurs avec élimination des plus maladroits.

— À la fin le vainqueur devrait pouvoir rencontrer le Roi du Jeu. Ce serait la récompense suprême.

— Et il serait comment, selon toi ? me demande Eliott.

— Zeus !

Il me regarde, dubitatif. J’oubliais encore qu’ici ils n’ont pas les mêmes références.

— Un grand barbu en toge blanche avec une couronne. Une sorte de grand-père sage et puissant de haute stature avec beaucoup de charisme.

— Ce serait lui le Grand Dieu ?

— Seulement le roi d’Aeden. Parce que, ensuite, quand le joueur arrivera enfin à le rencontrer, il s’apercevra que, surprise, ce n’est que le sommet du système, et qu’un métasystème existe, caché derrière le système. Un dieu encore plus grand derrière le maître du Royaume des dieux.

Ils me regardent tous comme si je parlais une langue étrangère. Delphine griffonne nerveusement un grand-père en toge, puis elle lui dessine des fils : il n’est que la marionnette d’une main surgie du néant.

— Et alors ce serait quoi le Grand Dieu derrière le roi d’Aeden ?

— Ça, pour l’instant, je n’ai pas encore trouvé. Mais je vous le dirai bientôt.

Je perçois que, pour une fois, ils pensent que je n’ai pas le lapin dans le chapeau et que je promets quelque chose que je ne pourrai pas tenir.

— Tu as l’air fatigué, Gabriel. Nous avons tous nos limites, et là tu as placé la barre trop haut, reconnaît Eliott.

— Nous pouvons peut-être t’aider à trouver ce qu’il y a au-dessus du roi d’Aeden, propose l’albinos.

— Et s’il n’y avait rien au-dessus ? avance le chauve.

— Et si c’était un gros ordinateur ? suggère l’albinos. L’ordinateur qui régit l’Univers.

— Une lumière, propose à son tour Delphine. Un être qui serait pure clarté mais sans consistance matérielle.

— Si nous renvoyions les gagnants à un autre jeu ? glisse Eliott. Ça nous permettrait de faire une suite au cas ou ça marcherait.

— Non, dis-je. Il ne faut pas mettre n’importe quoi. Je trouverai ce qu’il y a au-dessus du roi d’Aeden et après nous achèverons définitivement le jeu.

L’albinos ne semble pas satisfait de ma réponse.

— Tu sais, Eliott, nous avons un problème avec le moteur d’intelligence artificielle qui va contrôler les déplacements des personnages en Olympie. Il y a des bugs. Des personnages disparaissent sans raison. Nous pensons qu’il faudrait changer complètement le programme racine.

— Nous avons testé le jeu avec les ankhs comme nous l’a indiqué le protocole graphique. Ce n’est pas très pratique, en fait c’est assez laid, déplore le chauve.

— Nous manquons de programmateurs pour le moteur d’intelligence centrale.

— Et il faudrait virer certains moteurs d’intelligence périphérique qui sont inopérants, renchérit l’albinos.

— Et puis il y a l’article…, rappelle Eliott.

Un lourd silence suit.

— L’article, quel article ? demandé-je.

— Eh bien dans le journal. C’est suite à ton passage à la télévision. Archibald Goustin a commis un gros papier dans un magazine. Il te descend avec une hargne incroyable.

— Je m’en fiche, dis-je.

— Tu as tort. Ce n’est pas bon pour l’image de « notre » futur jeu.

Je réclame l’article. Il est illustré de ma photo prise durant l’émission. L’article lui-même est une suite de dénigrements de mon travail, mes lecteurs, ou ma personne. Archibald Goustin dit que la littérature de science-fiction est un genre mineur qui autorise tous les délires et n’a forcément aucune tenue. Il termine en se moquant de la manière dont je m’habille.

— C’est juste de la jalousie, dis-je.

— Le problème c’est que son article en a entraîné d’autres. Ce n’est pas bon pour ton image.

— Je me fiche de mon image. Du moment que je sais, moi, que je suis sincère dans mon travail, je n’ai pas à essayer de plaire à ces auteurs ratés.

Les gens du Papillon Bleu ne sont pas convaincus.

— C’est mauvais pour la communication presse du jeu vidéo, dit Eliott en faisant la grimace.

Sur ma planète, Terre 1, Jonathan Swift disait : « Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui. »

— Pour tout te dire, Gabriel, à la suite de l’article, nous avons eu des défections dans nos équipes et même chez certains de nos sponsors habituels. Ils ne veulent pas que leur nom soit associé au tien.

— Dois-je faire un procès en diffamation à Goustin ?

— Surtout pas, ils n’attendent que ça. Ce serait te mettre à leur niveau. Et tu voudrais quoi ? légitimer la science-fiction comme forme de littérature honorable ? Le seul fait d’expliquer l’existence de ce genre littéraire c’est reconnaître qu’il a besoin d’être défendu.

 

Quelques minutes plus tard, Eliott me prend à part dans son bureau.

— Ces péripéties sont normales et ne m’inquiètent pas. Et puis vous avez vu les dessins de Delphine ? Jamais je ne l’ai sentie aussi inspirée… Mais il faut que vous connaissiez les sept étapes habituelles de la création de tout nouveau projet.

Et il me désigne une pancarte au-dessus de son bureau :

Étape 1 : l’enthousiasme

Étape 2 : la découverte des difficultés

Étape 3 : la confusion

Étape 4 : les responsables se défilent

Étape 5 : la recherche des coupables

Étape 6 : la punition des innocents

Étape 7 : en cas de réussite finale, la récompense de ceux qui sont arrivés au dernier moment et qui n’ont pas participé au projet.

Le Viking m’adresse un clin d’œil de complicité.

— Ça ne sera pas facile, mais j’aime bien les défis. Par moments, quand vous parlez de votre Royaume des dieux, j’ai l’impression que vous en revenez, dit-il.

Et en me raccompagnant il me donne une tape amicale dans le dos.

Le soir, tandis que je dîne avec Delphine, je me sens nerveux. J’ai l’impression que Le Royaume des dieux peut s’effondrer, que les imbéciles peuvent gagner et que le roman tout comme le jeu peuvent faire un flop.

Delphine me reproche de ne pas avoir affronté ses collègues pour leur imposer mon point de vue.

— Ton problème, Gabriel, est lié à ton manque de confiance en toi. Tu fuis toujours. Tu es comme un chevalier qui avance face au dragon et dès que le dragon se montre dangereux tu t’en vas… pour aller en affronter un autre. Finalement tu n’arrives à en vaincre aucun.

— J’ai vu beaucoup de ceux qui affrontaient les dragons se faire terrasser.

— Et alors ? La défaite est aussi une expérience.

— Je n’aime pas perdre.

— Accepte de perdre, c’est peut-être la prochaine leçon. Et accepte d’affronter le dragon sans fuir. Ce qui ne te tue pas te rend plus fort.

Soudain elle ne me semble plus désirable du tout. Ce qu’elle dit m’énerve. Je me lève.

— J’ai toujours trouvé cette phrase débile. Va expliquer au type qui s’est fait renverser par une voiture et qui est infirme à vie que l’accident qui ne l’a pas tué l’a rendu plus fort ! Va expliquer aux enfants victimes des pédophiles que ça les a rendus plus forts ! Va expliquer aux filles violées par des bandes de dingues que ça les rendra plus fortes ! Va expliquer aux victimes innocentes des guerres que ça les a rendues plus fortes ! Il y a des moments où il faut arrêter avec les jolies phrases toutes faites ! Ce ne sont que des facilités pour que l’humanité accepte l’inacceptable. Pour nous faire croire que ce monde injuste recèle un sens caché positif. Il n’y a pas de sens caché. Nous ne sommes pas dans un roman. Il n’y a pas de justification ésotérique derrière les atrocités !

— Qu’est-ce qui te prend ?

— Il me prend que j’en ai assez d’être raisonnable et gentil ! Je vais faire un procès à Goustin pour diffamation.

— Gabriel…

— Même toi tu m’agaces.

Je saisis d’un coup mon pardessus et m’en vais en claquant la porte avant que mes mots ne dépassent ma pensée.

Je marche dans la rue.

Cette planète est aussi inconfortable que Terre 1. Les gens sont aussi stupides, bornés, donneurs de leçons, et avec un niveau de conscience de chimpanzés.

Même Delphine qui jadis me semblait au-dessus du lot ne vaut pas mieux que les autres.

Au moins mon statut de 7 me permet de voir de haut cette humanité qui stagne à un niveau de conscience de 4 et peut-être même de 3.

J’entends la voix de Delphine derrière moi :

— Gabriel !

Je ne me retourne pas, je hèle un taxi en maraude et monte en claquant la portière.

En repassant devant Delphine, je détourne la tête.

— Gabriel !

— La demoiselle ne monte pas ?

— Non.

— Et où allons-nous, monsieur ?

— Un endroit sale où l’on boit avec des filles sales et des gens sales.

Tant qu’à faire l’expérience de la médiocrité autant y aller à fond.

Quelques minutes plus tard je retrouve les quartiers chauds et illuminés de la capitale coquienne.

Je m’assois dans un bar bruyant et enfumé et commence à siroter l’alcool local.

Dans un coin un type s’est mis au piano et des gens entonnent avec lui des chansons paillardes.

Je chante avec eux n’importe quoi et je bois.

Cette planète ne mérite pas d’exister. Quand je pense qu’il aurait suffi qu’avec mon ankh je tire sur cette ville pour qu’elle soit rasée. Le « coup de Sodome et Gomorrhe ».

Faut pas énerver les dieux.

— Hey, beau brun, ça te dirait que je te fasse visiter le paradis ?

La fille exhibe sous mon nez le décolleté plongeant d’un soutien-gorge en cuir noir.

Au-dessus : un cou cerclé de plusieurs couches de perles et une bouche grassement enduite de rouge à lèvres luisant.

— Désolé j’en reviens, réponds-je.

Elle me fixe, réprobatrice. Une autre fille à peine plus vulgaire vient la rejoindre.

— Laisse, c’est le type qu’on a vu à la télé, tu sais Gabriel Askolein, l’écrivain.

— Cette « épave » est écrivain ?

— … De science-fiction, rectifie l’autre.

— Allez viens, l’écrivain de science-fiction, dit la fille. Je vais te faire visiter ma galaxie. Tu vas voir c’est plein d’étoiles.

— Plein de morpions, ouais, rigole l’autre.

— Elles s’en vont, joyeuses.

Une nouvelle fille approche. Elle est étonnamment maigre, avec un visage anguleux très expressif et des yeux de souris inquiète. Elle porte une minijupe, des chaussures à talons hauts, des bas résille, un tee-shirt sur lequel est écrit « Je suis un ange ». Encore une référence qui énerve quand on sait vraiment de quoi il s’agit.

— Il paraît que vous êtes écrivain. Je voudrais écrire un livre.

La manière de m’aborder est amusante, je me laisse attirer.

La fille me prend par le bras. Je prends conscience que de toute ma vie de mortel Michael Pinson je n’étais jamais allé voir des prostituées, et que c’est peut-être la dernière expérience qui me manque.

Elle me guide vers la cave du bar, et nous retrouvons une enseigne avec un diable et un néon rouge qui clignotent sous le mot L’ENFER. Elle me confie à l’oreille :

— C’est un club privé.

Un type qui louche ouvre la porte et nous toise. Il doit me trouver un peu trop dépenaillé car il fait la moue et a un signe négatif.

Pas facile d’entrer dans cet enfer.

La fille insiste. Il accepte.

La porte rose matelassée s’ouvre en grinçant.

Ainsi je vais connaître les bas-fonds des mœurs des humains.

À l’entrée, des bacs de bonbons rouges et noirs probablement pour redonner des forces à ceux qui faibliraient.

La fille maigre me tire par la main.

— Ça va te plaire, dit-elle.

— Quel rapport entre cet endroit et ton envie d’écrire un livre ?

Elle me regarde et me caresse le visage.

— Comme tu es bête. C’est parce que c’est là que se passe mon roman. C’est l’histoire d’une fille paumée qui vit en hissant les écrivains jusqu’au summum du plaisir. Elle s’appelle Esmeralda.

— Bonsoir, Esmeralda. Sur ma planète c’est le nom d’une héroïne de roman célèbre.

— Tais-toi et suis-moi.

Un couloir mène à une zone bruyante, des filles dansent face à un bar où sont assis des hommes endimanchés. Ils ont des allures de bouchers-charcutiers invités à un mariage de province.

Dès que nous entrons ils nous fixent comme si nous étions le nouveau bétail livré.

Alors que des types commencent à s’approcher d’Esmeralda, elle se dégage prestement et me tire vers une autre zone. Là des couples nus font l’amour alors que d’autres, habillés, les regardent. Nous circulons comme dans un musée souterrain. Les sculptures de chair sont animées, odorantes, ahanantes.

Une jeune femme à quatre pattes, emboîtée dans un homme à genoux, prend à partie une visiteuse habillée qui la regarde en chuchotant vers son compagnon.

— Hé ! Si vous voulez discuter c’est pas l’endroit, circulez !

— Ne me parle pas sur ce ton, morue !

— Je te parle sur le ton qui me plaît, et fiche le camp sale voyeuse !

— Chienne lubrique !

Comme c’est étrange de voir cette jeune femme faire l’amour et insulter l’autre en même temps.

Je remarque parmi les voyeurs l’écrivain blond à mèche de l’émission « Bris de verve ». Il porte des lunettes noires, son visage est tout rouge. Il se caresse de manière spasmodique.

Voilà comment il trouve son inspiration.

— Salut collègue, lui lancé-je.

L’autre tourne la tête d’un coup avant de filer vers le bar.

Plus loin, dans une toute petite pièce cubique, il doit bien y avoir une vingtaine de corps nus entassés sur plusieurs couches façon lasagnes. L’ensemble de cette sculpture vivante est parcouru de mouvements ondulants. La sueur sert d’huile. La fièvre sert de chauffage. Un type dans le tas a un talon d’escarpin dans le menton. Il demande à sa propriétaire de se déplacer.

— Je voudrais bien mais je suis coincée, répond une voix fluette venant des couches du dessous.

— On avait dit qu’il fallait enlever les chaussures avant ! rappelle une autre voix venant des couches médianes et palpitantes.

— Embrasse-moi, me demande Esmeralda.

Elle s’approche et je repère un détail que je n’avais pas remarqué de prime abord. Elle porte au cou un petit poisson.

— Tu es dauphinienne ?

— Par ma mère. Ça te gêne ? Tu es raciste ?

J’ai envie de lui dire que je suis déçu car je croyais que tous les dauphiniens étaient vertueux ou tout du moins vivaient dans la spiritualité.

— Partons, dis-je.

— Tu veux aller où ?

Nous remontons l’escalier et je l’emmène dans une brasserie chic spécialisée dans la nourriture coquienne traditionnelle.

— Je veux juste te voir manger. Il n’y a que cela qui m’intéresse, lui dis-je.

Je commande les plats les plus chers et je l’observe.

— Tu es voyeur des gens qui mangent ? demande-t-elle.

— Avec les gens maigres comme toi, oui.

— Je ne le fais pas exprès, je ne suis ni anorexique ni malade, je suis comme ça. Tu ne manges rien, toi ?

— Non. Merci, ça va.

Je ne peux quitter des yeux le petit poisson bijou qui me nargue en scintillant sous les lumières du restaurant.

— Tu crois en Dieu ? demandé-je.

— Bien sûr.

— Et tu crois qu’il fait quoi ?

— Il nous regarde et il nous aide.

— Bien sûr.

— Et si tu le rencontrais tu lui demanderais quoi ?

— Bof. Comme tout le monde.

— C’est-à-dire ?

— … un billet de 50.

Elle éclate de rire.

Cette fille est peut-être plus intéressante que je ne le pensais au premier abord.

— Bon, alors on monte ? j’ai pas que ça à faire moi !

Mais je ne l’écoute plus, je viens d’apercevoir dans le miroir une image qui me fige.

L’homme à l’imperméable beige et au chapeau noir est assis, très loin derrière moi, dans la salle.

Ne plus fuir. Affronter le dragon.

Je remarque qu’il n’y a qu’une sortie. Je tends un billet de 500 à la fille.

— Pour ce prix-là j’accepte tous les fantasmes, même dangereux, dit-elle.

— Non, ce que je vais te demander est plus bizarre. Coincer le type à l’imperméable beige et au chapeau noir lorsqu’il voudra passer la porte.

— Tu souhaites un truc à trois ?

— En quelque sorte oui, mais comme il est un peu rétif, nous serons obligés de le convaincre au début. Je compte sur toi.

Esmeralda se place à l’entrée. Je règle l’addition. Grâce au grand miroir je peux observer les faits et gestes de mon suiveur.

Soudain je fonce vers la sortie, je passe la porte, et je le surveille dans un reflet de la vitre. Il se lève et se dirige vers moi. C’est alors qu’Esmeralda lui place un croc-en-jambe et il s’étale de tout son long. Débrouillarde la petite. Je fais alors rapidement demi-tour pour maîtriser l’homme à terre mais elle n’a besoin de personne. Elle a dégainé un minuscule revolver d’un étui placé sur sa cuisse et le pointe sur la tête qui a perdu son chapeau.

Les gens approchent pour comprendre ce qu’il se passe, mais je relève le bonhomme, indique à la cantonade que tout va bien et nous sortons tous les trois.

— Pourquoi me suivez-vous ? demandé-je.

Soudain je le reconnais. Mon voisin de palier.

— Monsieur Audouin, quelle surprise !

— Je vais vous expliquer.

— Quoi, c’est pour une autre pétition ?

— Je ne peux pas parler devant cette femme.

Je donne le billet de 500 à Esmeralda et la remercie. Elle ne paraît pas satisfaite.

— Tu ne m’as pas aidée à écrire mon livre…

— Je viens de te donner le premier chapitre. C’est l’histoire d’un écrivain qui débarque dans une brasserie, qui se saoule, qui rencontre une prostituée formidable mais un peu maigre et qui se retrouve avec elle dans un club échangiste. Ils ne consomment pas. Il veut la nourrir car il la croit anorexique. Il lui parle de Dieu. Elle lui répond avec humour, et à la fin ils attrapent un type mystérieux qui les suit. Rien de tel que la vérité comme matière première de roman.

— Je n’aime pas la fin. J’aurais préféré qu’ils s’aiment.

— Eh bien c’est toi qui écris ton histoire, tu peux mettre la fin que tu veux.

— Dans mon histoire, l’écrivain lui dit : « Viens, quittons ce monde inquiétant, je vais t’en faire découvrir un autre. » Elle devient elle aussi écrivaine et ils voyagent ensemble pour vivre des aventures extraordinaires qui servent de matière première à leurs romans respectifs.

Le voisin, profitant de notre distraction, essaie de s’enfuir, elle lui décoche instinctivement un coup de pied dans l’entrejambe et il tombe à genoux en gémissant.

— … Et la fille casserait la figure au méchant, dit-elle pour ponctuer son geste.

Comme le voisin semble momentanément K.-O. elle s’approche de moi et me plaque contre le mur. Je m’aperçois que malgré sa maigreur elle est très musclée.

— Et puis l’héroïne donnerait un baiser merveilleux au héros qui du coup s’évanouirait de plaisir.

— Mais le héros, voyant que la superbe et merveilleuse femme insiste pour aller plus loin, finirait par avouer qu’il en aime une autre.

Esmeralda marque une petite moue, pendant que le voisin cherche à respirer et se relève difficilement.

— Ah, qu’est-ce qu’elle aurait de plus cette autre femme ? Ce serait la déesse de l’Amour ?

— Non, ça le héros a déjà donné. Et il en est revenu. Ce serait juste une « dauphinienne avec un monde à elle ».

— Mais la fille aussi est dauphinienne et a peut-être un monde à elle qui mériterait d’être découvert.

Voyant que le voisin est debout, Esmeralda lui décoche un nouveau coup pour l’obliger à se remettre à genoux.

— À la fin la prostituée, agacée par le comportement du héros, prouverait qu’elle est encore meilleur écrivain que lui. Ce serait cela le happy end, affirmé-je.

— Désolé de vous déranger en pleine scène de ménage, dit le voisin en grimaçant. Si vous préférez parler littérature je peux vous laisser, j’ai justement quelque chose à faire.

Le billet de 500. Esmeralda le regarde comme un objet curieux, puis le déchire en petits morceaux.

— Vos conseils et vos encouragements à écrire me suffisent comme salaire, dit-elle. Si vous voulez me retrouver, je suis à L’Enfer tous les soirs.

La jeune prostituée au poisson bijou me souffle à distance un long baiser, puis se retourne et disparaît. Je reste face au voisin.

— À nous deux. Pourquoi me suivez-vous ?

En guise de réponse le type me demande l’autorisation de passer un coup de fil sur son portable. Je le laisse faire.

— Allô ? Il m’a repéré et il m’a attrapé, dit-il simplement.

Là-dessus suit une longue conversation. Il hoche la tête.

— IL est prêt à vous rencontrer. IL nous envoie une voiture, me signale-t-il.

— IL ? Qui c’est, IL ?

— IL dit que vous savez déjà qui IL est.

Je dévisage mon voisin à petite moustache. Je ne comprends pas un mot de tout ça.

— Comment s’appelle votre IL ?

— Ici nous l’appelons simplement le Prophète.

La voiture qui vient nous chercher est une limousine dorée de grand luxe avec un chauffeur en livrée.

Michel Audouin m’invite à monter.

— Qui est votre Prophète ?

— Je ne l’ai moi-même jamais rencontré, avoue-t-il.

Nous roulons longtemps, puis nous empruntons un petit sentier qui mène à une haute grille en fer forgé truffée de caméras vidéo.

À l’entrée, deux gardes retiennent des chiens qui aboient et se démènent quand les portes s’ouvrent pour nous laisser passer. Nous traversons un parc entretenu par une armée de jardiniers.

Notre limousine dorée dépasse un bois compact, puis j’aperçois un château aussi luxueux qu’un petit Versailles de Terre 1.

Après avoir vu les prisonniers, les soldats, les fous, les prostituées et les prêtres, il ne me restait plus qu’à rencontrer les nantis.

Là encore, des gardes avec des chiens et des oreillettes.

Un palais. Une armée. Qui est le roi ?

— C’est un milliardaire ? demandé-je au voisin.

— Le Prophète exerce une activité économique, si c’est votre question. Il possède le groupe Scoop.

— Scoop ? Mais c’est de la presse à scandale.

— Le groupe est connu pour sa vitrine médiatique « people », mais il produit aussi des émissions télévisées et de la musique.

— Quel rapport peut-il y avoir entre un prophète censé être un mystique et un groupe de presse qui publie des photographies sur la vie privée des personnes célèbres ?

La réponse m’arrive en même temps que je pose la question.

L’influence.

La voiture s’arrête et un homme en livrée vient nous ouvrir la portière.

Nous entrons dans un salon luxueux où papotent plusieurs femmes en tenue de soirée très chic, comme des mannequins de magazine. Elles sont maquillées, parées de bijoux. Elles ont l’air d’attendre, désœuvrées, à la manière des femmes de harem.

Un valet m’apporte un plateau de petits-fours. Je refuse.

Un homme en smoking vient vers moi.

— Attendez ici, le Maître va vous recevoir.

Michel Audouin me salue d’un petit geste encourageant. Je reste à attendre.

Je pense à Delphine. Elle me manque.

Ma maîtresse m’évite d’avoir besoin d’un maître. J’ai été éduqué et sauvé par les femmes.

Dans mon esprit c’est quand même Delphine qui efface actuellement toutes les autres. Dès que je serai sorti d’ici il faudra que je la rappelle et que je lui présente mes excuses.

— Il vous attend.

J’emboîte le pas à un majordome en veste vert foncé qui m’entraîne dans une enfilade de couloirs. Le sol est en marbre, les murs recouverts de lambris, des tableaux encadrés d’or représentent des apparitions de lumière dans le ciel.

Enfin, après avoir frappé à une grande porte ornée de sculptures d’angelots, le majordome pousse la dernière et je me retrouve dans un bureau surchargé de décorations et de drapeaux divers. Derrière une large table, un homme de dos, assis dans un fauteuil, regarde un film. Sur l’écran on me voit avec Delphine. Je me dis que Michel Audouin n’a pas fait que me suivre, il m’a aussi filmé. Maintenant apparaît Delphine seule, filmée depuis une fenêtre.

Qui est cet homme richissime qui ose nous épier ? Je ne vois pour l’instant que son dos et son oreille. Il porte une barbe et des lunettes.

Je romps le silence.

— Cela vous amuse d’espionner les gens ?

Il ne réagit pas et continue d’observer l’écran où une caméra m’a suivi dans la pouponnière, l’hôpital psychiatrique, la prison, les temples, L’Enfer.

— Peut-être que pour quelqu’un qui a construit sa fortune sur le voyeurisme, il est naturel de s’immiscer dans la vie privée d’autrui. Il se retourne et j’ai un choc.

Le Mystere des Dieux
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